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Alliance des États du Sahel, deux ans après la rupture : cartographie des dépendances

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Harold Comlan 02 August 2026
Alliance des États du Sahel, deux ans après la rupture : cartographie des dépendances
Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont rompu avec leurs partenaires historiques pour bâtir une alliance sous forme de bloc militaire tourné vers d'autres partenaires occidentaux. Mais deux ans après sa création, l'AES navigue entre une dépendance avec les Russes, le courtage des Chinois et un isolement régional croissant.

En janvier 2025, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont officialisé leur retrait de la CEDEAO. Ce divorce ne constitue pas la naissance de l'Alliance des États du Sahel (AES), créée préalablement en septembre 2023 par la Charte du Liptako-Gourma. Ce divorce vient donc consacrer la rupture institutionnelle avec l'organisation régionale ouest-africaine. Depuis juillet 2024, l'AES est organisée en une Confédération, dotée d'institutions communes en matière de défense, de diplomatie et de développement.

Le motif est similaire dans les trois pays : entre 2020 et 2023, des coups d'État successifs ont porté au pouvoir des juntes militaires qui ont dénoncé la proximité de leurs prédécesseurs avec Paris et Washington ainsi que l'échec des gouvernements précédents à contenir la progression des groupes armés. Dans les mois qui ont suivi, les forces armées françaises ont été contraintes de quitter le Mali, le Burkina Faso puis le Niger, tandis que les autorités nigériennes mettaient fin à la coopération militaire avec les États-Unis, entraînant le retrait des forces américaines de la base aérienne d'Agadez. Parallèlement, Niamey a engagé une reprise en main de son secteur minier en retirant certains permis d'exploitation à Orano, avant de prendre le contrôle de la Somaïr, acteur majeur de l'exploitation de l'uranium nigérien.

Cette réorientation stratégique a profondément modifié les équilibres géopolitiques dans le Sahel. Sur le plan sécuritaire, les trois États se sont rapprochés de Moscou, désormais principal partenaire militaire. Sur le plan économique, ils ont renforcé des relations déjà anciennes avec Pékin, tout en diversifiant leurs partenariats vers d'autres puissances émergentes. Pour les autorités de l'AES, cette stratégie répond à une volonté de restaurer la souveraineté nationale, de reprendre le contrôle des ressources stratégiques et de rééquilibrer des relations longtemps jugées défavorables avec les anciennes puissances occidentales en privilégiant des partenariats présentés comme fondés sur le principe du « gagnant-gagnant » et sur une coopération sans conditionnalité politique.

Cette cartographie n'est cependant pas figée. Deux ans après sa création, l'AES reste un ensemble dont la cohésion et la trajectoire restent à confirmer, entre pression sécuritaire persistante, dépendance à des puissances étrangères et contestation territoriale.

 

Cartographie des liens entre le Mali, le Burkina Faso, le Niger et leurs partenaires, voisins et adversaires armés.

La Russie : le nouveau partenaire sécuritaire. La Russie constitue aujourd'hui le principal partenaire sécuritaire de l'AES. Sous la bannière d'Africa Corps, force de projection créée à la fin de l'année 2023 et placée sous le contrôle direct du ministère russe de la Défense et du renseignement militaire (GRU), à la différence de Wagner qui conservait une autonomie opérationnelle plus importante, Moscou a déployé des instructeurs, des conseillers militaires et du matériel lourd dans les trois États de l'Alliance. Le retrait officiel de la société militaire privée Wagner du Mali, amorcé en juin 2025, a accéléré la montée en puissance de son successeur, Africa Corps, sur le terrain. Les accords conclus portent notamment sur la fourniture d'armements, de drones de surveillance, de capacités de renseignement ainsi que sur une coopération dans le domaine du nucléaire civil via Rosatom, le groupe public russe spécialisé dans l'énergie nucléaire.

Le modèle repose sur un échange implicite : un soutien sécuritaire et politique aux régimes en place contre un accès privilégié à certaines ressources stratégiques. Au Mali, des unités russes assurent, selon plusieurs sources, la sécurisation de sites miniers en contrepartie de concessions aurifères. Au Niger, des instructeurs et des équipements russes ont progressivement pris place sur des installations militaires précédemment utilisées par les forces américaines, illustrant le basculement des partenariats sécuritaires du pays vers Moscou.

Sur le plan sécuritaire, le 25 avril 2026, une coalition entre le JNIM et le Front de libération de l'Azawad a mené des attaques coordonnées contre plusieurs villes maliennes, dont Bamako, Gao et Kidal, tuant le ministre malien de la Défense, Sadio Camara, et prenant temporairement le contrôle de Kidal. De nouvelles offensives ont suivi début juillet 2026, ciblant notamment Gao et la localité d'Anéfis, verrou logistique vers Kidal, où les forces maliennes et russes ont subi un siège de plusieurs jours. Ces épisodes illustrent l'écart entre la protection apportée aux régimes et le contrôle effectif du territoire, un écart qu'Africa Corps n'a pas comblé à ce stade.

La Chine : l'influence économique comme levier stratégique. Si la Russie constitue aujourd'hui le principal partenaire sécuritaire de l'AES, la Chine demeure son partenaire économique de référence. Pékin poursuit au Sahel une stratégie déjà éprouvée dans plusieurs régions d'Afrique, combinant investissements dans les infrastructures, exploitation des ressources naturelles et financement de projets structurants. Des entreprises publiques chinoises investissent dans les secteurs minier, routier et énergétique, tandis que la coopération avec les États de l'AES s'étend progressivement aux équipements de surveillance, aux technologies numériques, à la cybersécurité et, dans une moindre mesure, à certains équipements militaires.

Cette présence renforce l'influence économique de Pékin dans la région. Les investissements, les prêts concessionnels et les financements accordés aux projets d'infrastructures contribuent à accroître la dépendance de plusieurs secteurs stratégiques envers des partenaires chinois. En contrepartie, la Chine privilégie une approche fondée sur une faible conditionnalité politique, avec des exigences de gouvernance généralement moins contraignantes que celles des bailleurs occidentaux. Ce modèle, souvent présenté comme un partenariat « gagnant-gagnant », offre aux États de l'AES une marge de manœuvre diplomatique plus importante, tout en créant des interdépendances économiques dont les effets à long terme restent encore difficiles à mesurer.

L'Occident poussé dehors. La rupture avec Paris et Washington s'est approfondie par étapes, avec des trajectoires qui ne sont pas rigoureusement identiques d'un pays à l'autre. La France a été priée de quitter le Mali en 2022, le Burkina Faso début 2023, puis le Niger à l'automne 2023. Les opérations Barkhane et Sabre ont pris fin. Plusieurs ambassadeurs français ont été expulsés. L'Union européenne a levé certaines sanctions début 2024, mais ses missions de formation militaire restent suspendues et son aide au développement a été fortement réduite.

Le 26 juin 2026, le Burkina Faso a franchi une étape supplémentaire en annonçant la rupture formelle de ses relations diplomatiques avec la France, la première d'une telle ampleur parmi les trois États de l'AES. Ouagadougou a invoqué un "activisme incessant" de Paris contre ses intérêts et des accusations de soutien à des "réseaux subversifs et terroristes", tout en précisant que cette rupture visait exclusivement le plan diplomatique et ne remettait pas en cause les liens entre les deux peuples. Paris a qualifié la décision d'"hostile et sans fondement" et a indiqué examiner des mesures de réciprocité.

Les États-Unis ont achevé le retrait de leurs forces de la base de drones d'Agadez le 5 août 2024, dernière étape d'un désengagement complet du pays entamé après le coup d'État de juillet 2023. Le Niger a par ailleurs retiré à Orano le permis d'exploitation d'Imouraren en juin 2024, avant de nationaliser sa filiale Somaïr en juin 2025, mettant fin à une part de l'approvisionnement français en uranium.

Ce recul de l'influence occidentale a rapidement été compensé par l'arrivée ou le renforcement d'acteurs jusque-là plus discrets dans la région, redessinant progressivement les équilibres géopolitiques du Sahel.

De nouveaux partenaires. Afin de réduire leur dépendance à l'égard de leurs partenaires traditionnels, les États de l'AES ont progressivement élargi leur réseau diplomatique et stratégique. Aux côtés de la Russie et de la Chine, d'autres puissances ont renforcé leur présence dans la région. La Turquie a développé sa coopération militaire, notamment avec le Niger, en fournissant des équipements de défense et en favorisant l'implantation de prestataires privés. L'Iran a conclu un accord de coopération économique avec Niamey en 2025, tandis que des relations diplomatiques ont également été renforcées avec la Biélorussie ainsi qu'avec d'autres États entretenant des relations plus distantes avec les puissances occidentales.

Cette diversification répond à une double logique. Pour les États de l'AES, il s'agit d'élargir leurs marges de manœuvre diplomatiques, de réduire leur dépendance à un partenaire unique et de rechercher de nouveaux soutiens dans les enceintes internationales face aux tensions persistantes avec la CEDEAO et, dans une moindre mesure, l'Union africaine. Pour ces nouveaux partenaires, le Sahel représente à la fois un espace d'influence géopolitique, un marché pour leurs industries de défense ou leurs entreprises publiques, ainsi qu'une opportunité de renforcer leur présence sur un continent devenu un terrain de concurrence stratégique entre puissances. Si cette diversification offre aux États de l'AES davantage d'options diplomatiques, la solidité de ces partenariats reste encore à éprouver, leurs motivations étant souvent dictées autant par leurs intérêts stratégiques que par leurs intérêts économiques.

L'isolement régional. Le retrait effectif du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO en janvier 2025 a ouvert une fracture institutionnelle sans précédent dans l'histoire récente de l'intégration ouest-africaine. Pendant plusieurs décennies, les trois pays ont partagé avec leurs voisins, notamment le Nigeria, le Sénégal, la Côte d'Ivoire, le Ghana, le Togo et le Bénin, un espace économique commun fondé sur la libre circulation des personnes, des biens et des capitaux. La création de la Confédération de l'AES vise à préserver une forme d'intégration entre ses membres, mais elle ne compense pas entièrement les avantages économiques et politiques qu'offrait l'appartenance à la CEDEAO. Les échanges commerciaux demeurent affectés par les incertitudes réglementaires, le renforcement des contrôles aux frontières et des tensions diplomatiques persistantes.

Dans ce nouvel environnement régional, les États côtiers ont adopté des positions différenciées. Le Bénin et la Côte d'Ivoire, confrontés à une progression de la menace djihadiste vers leurs frontières septentrionales, ont renforcé leur coopération sécuritaire avec leurs partenaires occidentaux tout en intensifiant leurs dispositifs nationaux de lutte contre le terrorisme. À l'inverse, le Togo et le Sénégal ont cherché à maintenir des canaux de dialogue avec les autorités de l'AES afin de préserver les échanges économiques et de limiter une fragmentation durable de l'espace ouest-africain. Sans être isolée sur le plan diplomatique, l'AES évolue désormais dans un environnement régional plus fragmenté, où les mécanismes de coopération hérités de la CEDEAO ont laissé place à des relations davantage bilatérales et pragmatiques.

Le terrain face à la diplomatie. L'une des principales limites de cette nouvelle architecture géopolitique réside dans le décalage entre les avancées diplomatiques et la réalité du terrain. Malgré le renforcement des partenariats internationaux, les groupes armés conservent une forte capacité d'action. Le Jama'at Nasr al-Islam wal Muslimin (JNIM), affilié à Al-Qaïda, et l'État islamique au Grand Sahara (EIGS), affilié à l'organisation État islamique, continuent de contrôler, d'influencer ou de contester de vastes portions des territoires malien, burkinabè et nigérien. Dans le nord du Mali, des coopérations ponctuelles entre mouvements indépendantistes touaregs et groupes djihadistes ont infligé plusieurs revers significatifs aux forces maliennes et à Africa Corps, démontrant que des acteurs aux objectifs différents peuvent temporairement converger face à un adversaire commun.

L'insécurité n'a pas sensiblement reculé depuis le départ des forces occidentales. Les recrutements engagés par les armées des trois pays ont renforcé les effectifs, mais les défis liés au renseignement, à la mobilité, à la logistique et à la coordination des opérations demeurent importants. Quant à la force unifiée annoncée par l'AES, elle constitue une ambition politique forte, mais n'a pas encore été véritablement éprouvée dans une opération transfrontalière d'envergure contre des groupes armés qui exploitent les frontières poreuses, les réseaux locaux et les faiblesses structurelles des États.

Ce paradoxe résume en grande partie la situation actuelle de l'AES : alors que ses dirigeants ont profondément redessiné leurs alliances extérieures et diversifié leurs partenariats stratégiques, cette recomposition géopolitique ne s'est pas encore traduite par une reconquête durable du territoire ni par une amélioration significative de la situation sécuritaire. Deux ans après sa création, l'Alliance apparaît ainsi davantage comme un nouvel équilibre diplomatique que comme un nouvel équilibre militaire.

Une souveraineté recomposée plutôt qu'une autonomie totale. Deux ans après sa création, l'Alliance des États du Sahel a profondément recomposé les équilibres géopolitiques de la région sans pour autant concentrer entre les mains de ses seuls États l'ensemble des leviers de puissance. Plus qu'un transfert d'influence d'un bloc vers un autre, l'AES illustre une redistribution des dépendances selon les domaines d'action.

La sécurité repose désormais largement sur le partenariat stratégique avec la Russie, notamment à travers Africa Corps, sans que cet appui ne se soit encore traduit par une reconquête durable des territoires contestés. Le financement et une partie des grands projets d'infrastructures demeurent fortement liés aux investissements et aux financements chinois. Sur le terrain, le contrôle territorial reste disputé : le JNIM, l'EIGS et, ponctuellement, certaines coalitions entre groupes armés continuent de remettre en cause l'autorité des États dans plusieurs zones stratégiques. Enfin, la diversification diplomatique engagée par l'AES s'appuie sur un ensemble de partenaires aux profils et aux intérêts variés, notamment la Turquie, l'Iran, la Biélorussie ou encore d'autres puissances émergentes, qui contribuent à élargir ses marges de manœuvre sans constituer, à eux seuls, un nouvel ordre régional.

L'AES n'a donc pas supprimé les dépendances extérieures ; elle les a redistribuées. Là où la région entretenait auparavant une relation privilégiée avec les puissances occidentales, elle s'inscrit désormais dans un système d'interdépendances multiples où chaque partenaire exerce une influence dans un domaine spécifique. Cette recomposition constitue sans doute la principale transformation géopolitique du Sahel depuis les coups d'État de 2020 à 2023.

La question centrale demeure toutefois ouverte : cette diversification des alliances permettra-t-elle aux États de l'AES de construire une souveraineté durable et une stabilité régionale, ou conduira-t-elle à l'émergence de nouvelles formes de dépendance envers des partenaires différents ? La réponse dépendra moins de la capacité des trois États à multiplier les alliances que de leur aptitude à transformer ces partenariats en leviers de développement, de gouvernance et de sécurité au service de leurs propres intérêts.

Sources ------------------------------------------------------------

  • Retrait effectif du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO le 29 janvier 2025 (annonce initiale le 28 janvier 2024) : communiqué CEDEAO, Human Rights Watch, Ouestaf.com
  • Retrait du permis d'exploitation d'Imouraren (juin 2024) et nationalisation de la Somaïr (juin 2025) : Orano Group, World Nuclear News, Al Jazeera
  • Fermeture définitive de la base américaine d'Agadez le 5 août 2024 : Stars and Stripes, Air & Space Forces Magazine
  • Nature et structure d'Africa Corps (rattachement au ministère russe de la Défense et au GRU, distinct de Wagner) : Wikipédia FR, Agence Ecofin, T2COM US Army
  • Attaques coordonnées JNIM/FLA du 25 avril 2026 (mort du ministre Sadio Camara, prise temporaire de Kidal) et offensive de juillet 2026 sur Anéfis : France 24, Critical Threats (Africa File), Sahel Watch, Africa Center for Strategic Studies