Le commerce informel n'est pas un angle mort, c'est une source
Le prix d'un produit qui ne voyage pas
Le kilichi est une viande séchée et épicée qu'on trouve partout au Niger. À Niamey, il s'achète au coin de la rue, à des prix qui n'ont rien d'exceptionnel. À Cotonou, il faut le chercher, et souvent on ne le trouve pas.
Ceux qui en veulent connaissent la procédure. On attend qu'un proche descende de Niamey. On passe par un commerçant. On confie une commande à un chauffeur de la ligne. Et régulièrement, en faisant le compte, on arrive à ce résultat déroutant : le produit revient plus cher que si on était allé le chercher soi-même, en comptant le trajet, le temps passé et une marge raisonnable par-dessus.
La tentation est d'y voir une marge abusive. Elle est mauvaise conseillère. Le transport fonctionne en Afrique de l'Ouest, les camions circulent, les lignes de bus sont régulières, et 1000 kilomètres n'ont jamais justifié un tel écart sur un produit léger. Quelque chose d'autre se paie dans cette différence, et ce quelque chose n'apparaît sur aucune facture.
Ce que l'on paie, c'est de l'information et de la garantie. Savoir quel producteur de Niamey livre une qualité régulière. Savoir que celui qui transporte ne disparaîtra pas avec l'avance. Savoir que la marchandise passera la frontière. Aucune de ces trois choses n'est fournie par une institution. Toutes les trois sont fournies par une infrastructure que nous appelons informelle, faute de savoir la nommer autrement.
Cet article porte sur cette infrastructure. Sur ce qu'elle produit, sur la manière dont elle le produit, et sur une comparaison qui devrait nous préoccuper davantage qu'elle ne le fait : elle informe mieux que nos dispositifs publics, et elle a survécu à des cycles de financement qui les ont emportés.
Ce que fait réellement une chaîne commerciale transfrontalière
Suivez un sac d'oignons qui part d'un marché du Sahel et arrive à Dantokpa. Entre les deux, il ne s'agit pas seulement de transport. La marchandise change de mains plusieurs fois, et chaque intermédiaire résout un problème qu'aucune institution ne résout à sa place.
Il faut d'abord identifier un fournisseur fiable, ce qui suppose de savoir qui, dans une zone de production, livre effectivement ce qu'il annonce. Il faut ensuite financer l'achat, alors que ni le producteur ni le collecteur n'ont accès au crédit bancaire. Il faut garantir que le paiement suivra la livraison, sans contrat qu'un tribunal ferait exécuter dans un délai utile. Il faut stocker aux étapes. Il faut connaître l'état de la route et celui de la frontière, qui changent d'une semaine à l'autre. Et il faut savoir à quel prix le marché d'arrivée absorbera la quantité transportée, sans quoi le voyage se solde par une perte.
Une figure occupe le centre de ce dispositif. Elle a des noms différents selon les régions et les langues, mais la fonction est stable : elle héberge le commerçant de passage, stocke sa marchandise, lui avance du crédit, le met en relation avec des acheteurs, et se porte garante de lui auprès d'eux. Elle combine ce qu'ailleurs on répartit entre un hôtelier, un entrepôt, une banque, un courtier et une agence de notation. Autour d'elle gravitent des courtiers dont le métier consiste moins à connaître les produits qu'à connaître les personnes : qui a quoi, qui cherche quoi, qui paie et qui ne paie pas.
Il faut nommer les choses correctement. Ceci n'est pas de la débrouille. C'est une infrastructure, au sens propre du terme : un ensemble stable de fonctions, tenues par des acteurs spécialisés, reproduites d'une génération à l'autre, et qui rend possible une activité que sans elle personne ne pourrait mener. Elle remplit les fonctions d'une banque, d'un tribunal de commerce, d'une agence de notation et d'un service statistique, avec des moyens entièrement différents des leurs.
Comment une information peut être fiable sans être vérifiable
Un ami me racontait une scène de marché que je trouve plus éclairante que bien des démonstrations.
Il négocie une paire de chaussures de friperie avec un vendeur ambulant. Le vendeur tient son prix, 1500 francs, et refuse de descendre. Mon ami lui dit alors, dans une langue qu'ils partagent tous les deux, une phrase qui signifie en substance : tu oublies que nous sommes les mêmes. La conversation bascule dans cette langue. En moins de dix secondes, le vendeur accepte 1000 francs, emballe les chaussures. Les deux hommes continuent ensuite de discuter pendant deux bonnes minutes avant de se séparer.
Interrogé sur ce qui venait de se passer, mon ami a répondu qu'entre gens du même réseau, on ne vend pas cher, et que ce sont des codes de reconnaissance qui font que le prix de l'acheteur devient le prix du vendeur, tant qu'il reste raisonnable.
Cette explication est juste, mais elle est celle de l'intérieur. Ce qui s'est réellement produit mérite d'être déplié, parce qu'on y voit fonctionner tout le système.
Le passage à la langue commune n'a pas accompagné la négociation, il l'a terminée. Ce n'était pas un signe de sympathie, c'était une preuve d'appartenance difficile à falsifier. On peut apprendre trois formules, on ne soutient pas deux minutes de conversation avec les bonnes salutations, le bon registre et le bon accent. Ce que le vendeur a reçu en dix secondes, c'est la certitude que son interlocuteur était repérable, situable, joignable par des gens qu'il connaît.
À partir de là, la transaction a changé de catégorie. Avant, elle était anonyme, et le marchandage y fonctionnait comme partout ailleurs : chacun extrait ce qu'il peut d'un inconnu qu'il ne reverra pas. Après, elle relevait d'un autre registre, celui des échanges entre gens qui appartiennent au même monde. Le prix n'a pas baissé, il a été recalculé selon d'autres règles.
Et les deux minutes de conversation qui ont suivi n'étaient pas de la politesse. C'est là que le vendeur a récupéré sa valeur : d'où viens-tu, qui connais-tu, où es-tu installé. Pour un vendeur ambulant qui n'a ni fichier client ni publicité, savoir qu'un homme du réseau est joignable dans le quartier vaut davantage que 500 francs de marge sur une paire de chaussures. Il n'a pas consenti une remise, il a ouvert un compte.
De cette scène minuscule se déduit le principe central de tout ce qui précède. Dans ce système, l'information et la relation ne sont pas deux choses distinctes. Une information sans porteur identifié n'a pas de valeur, parce que sa valeur ne vient pas de son contenu mais de la réputation que quelqu'un a engagée en la transmettant. Quand un correspondant vous dit qu'un acheteur paie bien, ce qui vaut n'est pas le fait, c'est qu'il l'affirme et qu'il en répondra. Retirez le porteur, il ne reste qu'une rumeur.
Trois propriétés font tenir l'ensemble. Personne ne fait une transaction unique, l'horizon est indéfini, ce qui rend la tricherie ponctuelle non rentable. La réputation circule d'une ville à l'autre plus vite que les gens, ce qui fait de ce réseau un dispositif d'information sur les personnes avant d'être un dispositif de commerce. Et sortir du réseau coûte l'accès au crédit, à l'hébergement, aux introductions et aux fournisseurs, sans alternative individuelle, ce qui rend la sanction si lourde qu'il n'est presque jamais nécessaire de l'appliquer.
Le mot employé par mon ami, raisonnable, fait tout le travail. La règle ne dit pas d'accepter n'importe quel prix. Elle interdit de prendre sur un membre du réseau la marge qu'on prendrait sur un étranger. À 400 francs, l'appartenance n'aurait rien produit. Ce qui est garanti, c'est un plafond de marge, pas un prix libre.
Ce mécanisme est ancien et il n'a rien de spécifique à l'Afrique de l'Ouest. Les historiens du commerce l'ont retrouvé chez les marchands maghrébins du onzième siècle, chez les Arméniens, chez les Séfarades, partout où il a fallu commercer loin sans État capable de faire exécuter un contrat. Les réseaux marchands sahéliens en sont la version qui traverse nos frontières, et les réseaux libanais d'Afrique de l'Ouest, présents depuis la fin du dix-neuvième siècle, en sont une autre, avec une trajectoire différente puisqu'elle a conduit à des positions dominantes dans l'économie formelle. La logique de garantie est la même, ce sont les conditions d'accueil qui ont divergé.
Une comparaison permet de comprendre ce que cette garantie change. Nous connaissons tous le jeu du téléphone arabe, où une phrase se déforme en passant de bouche en bouche jusqu'à devenir méconnaissable. La topologie y est exactement celle d'un réseau marchand : transmission de proche en proche, sans institution centrale. Le résultat est pourtant inverse, et la raison en est simple. Dans le jeu, personne ne répond de ce qu'il transmet. Aucun maillon n'est sanctionnable, aucun ne sera recherché si le message arrive faux. Dans un réseau marchand, chaque maillon engage quelque chose en transmettant. C'est la même architecture, avec ou sans responsabilité, et cela fait la différence entre une rumeur qui se déforme et un prix qui traverse 1000 kilomètres sans bouger.
Une géographie que l'on traverse sans la voir
Cette infrastructure a des adresses. Dans presque toutes les villes du Bénin, il existe un quartier que l'on appelle le Zongo. À Cotonou, à Parakou, à Djougou, à Malanville, et dans bien d'autres.
Le mot vient d'un terme qui désigne l'étape de la caravane, le lieu où l'on s'arrête pour la nuit. L'étymologie dit l'essentiel : ce n'est pas d'abord un quartier d'étrangers, c'est une infrastructure de halte devenue permanente. Il est né d'une fonction, pas d'une identité. C'est pourquoi on y trouve des gens d'origines diverses, réunis moins par une communauté d'ascendance que par une position commune dans le commerce de longue distance.
En fon, on désigne parfois ces quartiers par un mot qui signifie les gens des pays lointains. La symétrie mérite d'être notée : d'un côté, le vocabulaire du voyageur qui s'arrête ; de l'autre, celui de la ville qui accueille. Les deux termes désignent la même institution vue depuis ses deux extrémités, et aucun des deux ne dit ce qu'elle fait économiquement.
Ce qu'elle fait, pourtant, est précisément ce que décrivait la section précédente. C'est là que se concentrent l'hébergement des commerçants de passage, le stockage, le courtage, le change manuel, le transfert d'argent, l'arbitrage des litiges commerciaux, et la circulation de l'information sur les routes et les prix. Un chercheur qui voudrait cartographier l'infrastructure de confiance du commerce transfrontalier ouest-africain n'aurait pas besoin d'inventer une méthode. Il lui suffirait de relever ce qui se trouve dans ces quelques rues.
Un point important : un Zongo isolé n'a pas de sens. C'est un nœud, et ce qui fait système, c'est la chaîne. Cotonou, Bohicon, Parakou, Djougou, Kandi, Malanville, puis au delà des frontières. Cette chaîne est ce qui permet à un commerçant sans capital de se déplacer sur 1000 kilomètres en trouvant à chaque étape un logement, un entrepôt et une introduction. Elle suit les axes commerciaux anciens, et elle continue de suivre les corridors actuels.
Malanville mérite une mention particulière. Zongo frontalier, donc point de rupture de charge, de change et de passage. C'est probablement l'endroit du Bénin où la densité d'information commerciale par mètre carré est la plus élevée, et l'un des moins étudiés.
Ce que l'État sait, et ce qu'il ne sait pas
Il serait commode d'enchaîner ici sur le constat attendu : l'État ne saurait rien, les statistiques n'existeraient pas, l'informel comblerait un vide administratif. Ce serait faux, et il faut le dire d'autant plus nettement que c'est ce que la plupart des textes sur le sujet affirment sans vérifier.
Le Bénin dispose d'un système d'information sur les marchés qui fonctionne. La Cellule Technique de Suivi et d'Appui à la Gestion de la Sécurité Alimentaire, rattachée au ministère de l'Agriculture, de l'Élevage et de la Pêche, fait tourner un dispositif permanent de collecte sur les marchés vivriers et à bétail répartis sur l'ensemble du territoire, selon une méthodologie validée par l'Institut National de la Statistique et de la Démographie. Les données sont accessibles, via un portail national dédié et via un outil de suivi des prix alimentaires développé avec la FAO. Les bulletins mensuels sont détaillés et sérieux.
Prenez celui de mars 2026 sur les marchés à bétail. Il relève une hausse moyenne des prix des bovins, distingue les catégories, situe les prix entre 104 000 francs pour un veau et 438 000 francs pour un taureau, et compare les taux de vente marché par marché, de 91 % à Tchaourou à 35 % à Nikki. Puis il constate un recul de l'offre d'ovins de 3 % et de la demande de 7 %. Et il en donne la cause : la baisse de fréquentation des commerçants venus du Nigeria, du Togo, du Ghana et de la Côte d'Ivoire, et la décision prise par le Niger le 2 mars 2026 d'interdire l'exportation des animaux d'élevage.
Ce paragraphe mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il contient tout le problème.
Un service public béninois enregistre correctement, dans le mois, l'effet sur ses marchés d'une décision prise à Niamey. Il en identifie la cause. Il ne dispose d'aucun instrument commun avec le Niger qui lui aurait permis de l'anticiper, d'en mesurer l'ampleur des deux côtés de la frontière, ou d'estimer combien de temps elle durerait. Il observe une onde et ne voit pas la source. Il constate a posteriori ce que les commerçants du corridor savaient au moment où la décision est tombée, parce qu'eux ont des correspondants à Niamey et à Maradi.
Le Niger n'est pourtant pas dépourvu. Son Système d'Information sur les Marchés Agricoles (SIM) publie des bulletins mensuels qui suivent les céréales et les produits de rente, avec des comparaisons en glissement annuel. Les deux pays collectent. Aucun des deux ne lit ce que l'autre collecte au moment où ce serait utile.
Au niveau régional, l'UEMOA maintient un Système d'Information Agricole Régional qui centralise, pour ses huit États membres, des séries de prix au consommateur et au producteur sur une vingtaine de produits. La couche régionale n'a donc pas disparu.
Ce qui a disparu, c'est autre chose. L'Afrique de l'Ouest s'était dotée d'un Réseau des Systèmes d'Information des Marchés, le RESIMAO, qui associait neuf systèmes nationaux, dont ceux du Bénin, du Niger et du Nigeria, autour d'une base de données commune couvrant plusieurs centaines de marchés ruraux et urbains, avec des relevés hebdomadaires portant sur les produits agricoles, le bétail et la viande. Ce dispositif comprenait, ce qui est décisif, des marchés d'intérêt sous-régional, c'est à dire précisément les points où se forment les prix du commerce transfrontalier. Il était appuyé par le CILSS, dont le programme régional consacré à l'accès aux marchés a dans son mandat l'animation d'un dispositif permanent de suivi des flux transfrontaliers de produits agricoles et de bétail, ainsi qu'un suivi des tracasseries routières.
Au moment où j'écris ces lignes, la plateforme du RESIMAO n'est plus accessible. Le portail du CILSS ne l'est que difficilement. On y trouve des pages de présentation qui décrivent au présent des dispositifs dont l'accès public a cessé, et des documents dont les plus récents ont plusieurs années.
Je n'affirme pas que la collecte s'est arrêtée. Elle se poursuit visiblement au niveau national, les bulletins béninois et nigériens en témoignent. Ce qui a cessé, c'est la mise en commun consultable, celle qui donnait à l'ensemble sa valeur. Un système d'information que personne ne peut interroger n'informe personne, quel que soit ce qui circule encore entre administrations.
Il faut résister à la facilité qui consisterait à dénoncer une incurie. Le mécanisme est plus intéressant, et il est documenté de longue date. Les travaux de référence sur ces dispositifs, en particulier ceux qui distinguent une première et une deuxième génération de systèmes d'information de marché en Afrique subsaharienne, ont établi depuis longtemps ce que les praticiens constatent sur le terrain : ces systèmes, mis en place à partir des années 1980 pour accompagner la libéralisation des marchés, souffrent d'une lourdeur administrative, d'une difficulté à répondre aux besoins réels des opérateurs, et d'une fragilité financière chronique.
Cette fragilité a une cause structurelle simple. La collecte nationale relève d'une administration, elle a un budget et un propriétaire. La couche régionale, elle, n'appartient à aucun État en particulier. Elle a été construite comme un projet, avec un financement extérieur et une échéance. Quand le financement s'arrête, la couche qui tombe en premier est celle qui rendait le tout comparable, parce que personne n'a de raison budgétaire de la reprendre.
Le contraste avec le système marchand ne porte donc pas sur la vitesse ni sur la qualité. Il porte sur la propriété. Un dispositif financé par projet est périssable par construction, quelle que soit la compétence de ceux qui le font tourner. Une infrastructure financée par l'activité qu'elle sert ne s'arrête que si l'activité s'arrête.
Il faut donc abandonner l'idée d'un État aveugle. Sur le prix, et sur son propre territoire, la puissance publique a fait son travail, et le dispositif béninois est plutôt en avance sur ce qu'on trouve dans la région. Le problème est ailleurs, et il est plus précis.
D'abord, ce qui subsiste au niveau régional s'arrête à la frontière la plus importante. Le système régional couvre l'espace UEMOA. Le Nigeria n'en fait pas partie. Or c'est le premier partenaire commercial du Bénin, celui dont les décisions de politique commerciale et de change déterminent, en quelques jours, ce que coûtera un sac de maïs à Dantokpa. Le principal corridor économique du pays est hors du champ de son principal outil régional. Il n'existe aujourd'hui aucun instrument où un opérateur béninois puisse lire, dans la même unité et à la même date, un prix relevé à Malanville et un prix relevé à Kano.
Ensuite, le grain de la donnée n'est pas celui de la décision. Un prix national mensuel renseigne un économiste. Un commerçant décide sur un prix par marché, dans la semaine, avec l'état de la route, l'état du poste frontière et la position de son crédit. Ce n'est pas la même information, et ce n'est pas un défaut de qualité : c'est une différence de destinataire.
Ce vide a d'ailleurs commencé à être comblé, mais pas par la puissance publique. Une plateforme privée béninoise s'est créée, qui collecte les prix sur les marchés du pays, de Dantokpa à Glazoué, de Djougou à Natitingou, par un réseau d'agents de terrain, et propose de comparer, d'anticiper et de décider où acheter ou vendre au meilleur moment. C'est exactement le grain qui manque aux dispositifs publics, et c'est exactement leur promesse d'origine. L'accès y est conditionné à un abonnement.
Il n'y a rien à reprocher à cette démarche. Faire financer un service de collecte par ceux qui en tirent un bénéfice est un modèle défendable, et c'est même la seule chose qui ait durablement fonctionné dans ce domaine. Mais l'existence de cette plateforme constitue un diagnostic : un marché privé ne se crée que là où une demande n'est pas servie.
Il en résulte une situation qu'il faut nommer clairement. L'information commerciale utile est aujourd'hui accessible au Bénin de trois manières. Par l'appartenance à un réseau marchand, ce qui suppose d'y être né ou d'y avoir été admis. Par abonnement, ce qui suppose d'en avoir les moyens. Ou gratuitement, mais à un niveau d'agrégation qui ne permet pas de décider où vendre demain. Le petit producteur, celui-là même pour qui les systèmes d'information de marché avaient été conçus, est le seul à n'avoir accès à aucune des trois.
Enfin, et c'est le point central, ce qui manque n'est pas le prix.
La définition qu'en donne la FAO est claire : un système d'information sur les marchés collecte des informations régulières sur les prix, et dans certains cas sur les quantités, et les communique en temps utile aux agriculteurs, commerçants et décideurs. Le prix et le volume, rien de plus. Ni la solvabilité de l'acheteur, ni la fiabilité du fournisseur, ni la disponibilité d'une avance, ni la garantie que le paiement suivra la livraison.
Or c'est exactement ce que fournit l'infrastructure décrite dans les pages précédentes. Un producteur béninois peut aujourd'hui consulter le prix du maïs sur son marché. Il ne peut toujours pas savoir si l'acheteur qui l'appelle depuis Parakou paiera, ni obtenir une avance sans hypothéquer une terre dont il n'a souvent pas le titre. Le commerçant du réseau, lui, dispose des deux, et il en dispose gratuitement, parce que son appartenance lui en ouvre l'accès.
Il ne s'agit donc pas d'une compétition entre deux systèmes qui feraient la même chose. Il s'agit de deux systèmes qui n'ont jamais fait la même chose. L'un a résolu le problème du prix. L'autre a résolu celui de la confiance. Et nous continuons de traiter le second comme un désordre à formaliser, alors qu'il tient la seule fonction que nous n'avons jamais su prendre en charge.
Une observation mérite d'être ajoutée, parce qu'elle nuance ce qui précède sans le contredire. Les dispositifs publics d'information sur les marchés ont, dans leur histoire, un point faible connu. Une organisation de terrain active depuis des décennies dans la région le résumait ainsi il y a quelques années : les systèmes mis en place depuis les années 1980 pour accompagner la libéralisation des marchés ont été fréquemment critiqués pour leur incapacité à répondre aux besoins des opérateurs, leur lourdeur administrative et leur fragilité financière. La conclusion qu'elle en a tirée est instructive. Elle a réorienté son travail vers des systèmes autogérés par les organisations de producteurs, financés de manière mutualisée par ceux qu'ils servent. Autrement dit, après quarante ans de dispositifs à financement extérieur, elle est arrivée au principe qui fait tenir le système marchand depuis toujours : un service d'information ne dure que si ses bénéficiaires le paient.
Ce que cela coûte
Un État qui connaît ses prix mais pas ses flux pilote sa politique alimentaire avec un œil fermé.
Il voit ce qui se passe sur son territoire et perd le fil au moment où la marchandise franchit la frontière, c'est à dire précisément là où se forme une partie décisive du prix. Il ne peut pas anticiper l'effet d'une décision prise chez le voisin, alors qu'une restriction à l'exportation, une fermeture de poste ou une décision monétaire se répercutent sur les prix intérieurs en quelques jours. Il ne connaît pas les volumes réels qui traversent ses frontières, ce que révèle assez brutalement l'écart entre les déclarations douanières relevées de part et d'autre d'une même ligne pour les mêmes marchandises.
Et il ne dispose d'aucun instrument sur la contrepartie. Aucun registre ne dit à un opérateur béninois si le grossiste qui lui commande vingt tonnes paiera. Aucune institution ne lui avance le fonds de roulement que le réseau avance aux siens sur la seule foi d'une garantie morale. Ce sont deux vides, et ce sont eux qui déterminent qui peut entrer dans ces filières et qui n'entrera jamais.
Pendant ce temps, des opérateurs privés que l'État connaît mal disposent d'une information plus continue que la sienne sur les corridors. Il n'y a là aucun complot, et c'est ce qu'il faut se répéter chaque fois que le sujet revient dans le débat public. Ces réseaux ne détiennent pas un pouvoir occulte, ils tiennent une fonction que personne d'autre n'a jamais assurée.
Ce manque a un coût politique, et il est plus lourd qu'on ne le croit. Quand le prix d'une denrée de base augmente, un État qui connaît le prix mais pas la chaîne qui l'a produit ne peut pas l'expliquer. Une explication apparaît alors d'elle même, et elle désigne toujours l'acteur le plus visible : le commerçant, souvent étranger, concentré dans un quartier identifiable et spécialisé dans un produit identifiable. L'information manquante ne laisse pas un blanc, elle laisse la place au récit le plus disponible.
Ce que le décret ne peut pas atteindre
J'ai soutenu ailleurs que les flambées de xénophobie africaines relèvent moins d'une trahison de la fraternité continentale que d'un échec des politiques de l'emploi, qui laisse se constituer des économies de niche communautaires avant de les transformer en cibles quand l'économie formelle cesse d'absorber les nationaux. Je maintiens cette lecture, mais elle demande ici un complément.
Elle décrit une niche occupée par défaut : un métier à faible marge et à statut dévalorisé, déserté par les locaux tant qu'ils ont des alternatives, occupé par des réseaux migrants qui n'en ont pas. C'est un tri social ordinaire, et il est réversible dès que les locaux y sont repoussés.
Ce que décrit le présent article est un second mécanisme, différent. Certaines positions ne sont pas occupées par défaut, elles le sont par avantage d'infrastructure. Le commerce transfrontalier de produits vivriers et de bétail n'est pas un secteur méprisé et à faible valeur. C'est un secteur où opérer suppose des correspondants dans plusieurs pays, du crédit sans banque, une information de prix en temps réel sur trois marchés et une garantie de contrepartie sans contrat. Un opérateur national isolé, même compétent et même capitalisé, ne peut pas fabriquer cela seul.
Cette distinction éclaire une chose que le premier texte laissait ouverte. On peut réserver un salon de coiffure ou une boulangerie aux nationaux par décret, comme le Gabon l'a fait, et le débat porte alors sur l'opportunité de la mesure et sur sa capacité à être exécutée. On ne peut pas réserver un corridor transfrontalier de la même manière, parce que ce qui s'y joue n'est pas l'occupation d'un espace physique mais l'accès à une infrastructure relationnelle qui ne se transfère pas par arrêté.
La conséquence pratique est directe. Un État qui souhaite que ses ressortissants prennent position dans ces filières doit leur fournir ce que le réseau fournit aux siens : de l'information de marché fiable et actuelle, du crédit qui ne suppose pas de garantie foncière, et un mécanisme de garantie de contrepartie qui rende le commerce à distance praticable sans lien personnel. Ce sont trois politiques publiques, pas trois interdictions. Faute de quoi la mesure ne fait que déplacer la promesse, ce que le cas gabonais a déjà montré dans les mois qui ont suivi son décret.
Il y a une ironie à relever pour finir. Le premier de ces trois besoins, l'information de marché, avait reçu une réponse institutionnelle. Elle a existé, elle a été construite, elle a couvert des centaines de marchés. Nous l'avons laissée s'éteindre avec le financement qui la portait, et nous nous étonnons aujourd'hui que ceux qui ont bâti la leur, sans bailleur et sans échéance, en tirent un avantage que nous ne savons pas leur reprendre.
Sources
Dispositifs d'information sur les marchés
- Outil de suivi des prix des produits alimentaires (FPMA), FAO / Ministère de l'Agriculture, de l'Élevage et de la Pêche du Bénin, données du SIM logé à la CT-SAGSA, méthodologie validée par l'INStaD (visa statistique n°17/2025/MEF/INStaD/DCSFM du 30 avril 2025) : https://fpma.review.fao.org/giews/fpmat4/ben/
- Portail SIM Agricole Harmonisé Bénin : https://simagricole-harmonise.bj/
- Bulletin mensuel du Système d'Information sur les Marchés à Bétail (SIM-Bétail), CT-SAGSA, mars 2026, repris par La Nation : https://lanation.bj/economie/marches-a-betail-flambee-des-prix-des-bovins-et-regain-des-echanges
- Bulletin mensuel du Système d'Information sur les Marchés Agricoles (SIMA), Niger, juin 2026, relayé par le RECA-Niger : https://reca-niger.org/
- Système d'Information Agricole Régional (SIAR), UEMOA, marchés agricoles : https://siar.uemoa.int/marches-agricoles.php
- RESIMAO, Réseau des systèmes d'information des marchés en Afrique de l'Ouest, présentation et périmètre, Inter-réseaux : https://www.inter-reseaux.org/ressource/resimao-reseau-des-systemes-dinformation-des-marches-en-afrique-de-louest/
- Programme Régional d'Appui Accès aux Marchés (PRA-Marchés), CILSS / INSAH, mandat et dispositif de suivi des flux transfrontaliers : https://insah.cilss.int/le-programme-regional-dappui-acces-aux-marches-2/
- CILSS, dispositif de suivi des flux transfrontaliers de produits agricoles et d'élevage : https://www.cilss.int/index.php/flux-transfrontalier/
- PRA-Marchés / CILSS, Rapport régional sur l'évaluation des effets des mesures de restriction de la libre circulation des produits agrosylvopastoraux au Sahel et en Afrique de l'Ouest : https://www.praps-cilss.org/
Analyse des systèmes d'information de marché
- Hélène David-Benz, Johny Egg, Franck Galtier, Johanna Rakotoson, Yuanyuan Shen, Andrew Kizito, Les systèmes d'information sur les marchés agricoles en Afrique subsaharienne. De la première à la deuxième génération, AFD, coll. Focales n°14, 2012 : https://burundi.afd.fr/sites/default/files/imported-files/14-Focales.pdf
- Franck Galtier, Hélène David-Benz, Julie Subervie, Johny Egg, « Les systèmes d'information sur les marchés agricoles dans les pays en développement : nouveaux modèles, nouveaux impacts », Cahiers Agricultures, vol. 23, n°4-5, 2014, p. 245-258 : https://revues.cirad.fr/index.php/cahiers-agricultures/article/view/31093
- Inter-réseaux, Les Systèmes d'Information de Marché (SIM), note de synthèse : https://www.inter-reseaux.org/wp-content/uploads/pdf_SIM.pdf
- Inades-Formation, « Développement des systèmes d'information sur les marchés agricoles (SIM) », définition FAO du SIM et modèle de SIM autogérés : https://www.inadesformation.net/developpement-des-systemes-dinformation-sur-les-marches-agricoles-sim/
- FAO, chapitre « Les services d'information sur les marchés » : https://www.fao.org/4/X6993F/x6993f07.htm
Réseaux marchands, garantie et réputation
- Abner Cohen, Custom and Politics in Urban Africa: A Study of Hausa Migrants in Yoruba Towns, Routledge, 1969.
- Philip D. Curtin, Cross-Cultural Trade in World History, Cambridge University Press, 1984.
- Avner Greif, « Contract Enforceability and Economic Institutions in Early Trade: The Maghribi Traders' Coalition », American Economic Review, 1993.
- Paul E. Lovejoy, Caravans of Kola: The Hausa Kola Trade 1700-1900, Ahmadu Bello University Press, 1980.
- Marcel Fafchamps, Market Institutions in Sub-Saharan Africa: Theory and Evidence, MIT Press, 2004.
- Emmanuel Grégoire, Les Alhazi de Maradi. Histoire d'un groupe de riches marchands sahéliens, ORSTOM, 1986.
- Kate Meagher, Identity Economics: Social Networks and the Informal Economy in Nigeria, James Currey, 2010.
- Clifford Geertz, « The Bazaar Economy: Information and Search in Peasant Marketing », American Economic Review, 1978.
Article lié
- Harold Comlan, « Ce que les vagues de xénophobie africaines disent de l'échec de nos politiques du travail », comlan.me, 24 août 2026.
Note de méthode : les données du bulletin SIM-Bétail de mars 2026 citées dans ce texte proviennent de reprises de presse et sont à recouper avec le bulletin original. Les constats d'accessibilité des plateformes régionales ont été effectués en septembre 2026 et peuvent évoluer.