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Ce que les vagues de xénophobie africaines disent de l'échec de nos politiques du travail

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Harold Comlan • 24 August 2026 • 847 lectures
Ce que les vagues de xénophobie africaines disent de l'échec de nos politiques du travail
Derrière chaque flambée de xénophobie africaine, du Gabon à l'Afrique du Sud, se cache moins une trahison de la fraternité panafricaine qu'un échec structurel des politiques de l'emploi, qui pousse locaux et migrants vers les mêmes niches informelles devenues trop étroites pour tous.

Ce que les vagues de xénophobie africaines disent de l'échec de nos politiques du travail

Une grille de lecture qui ne suffit plus

Chaque flambée de violence xénophobe sur le continent, Gabon en 2025, Afrique du Sud à intervalles réguliers depuis 2008, produit le même réflexe analytique. On convoque la fraternité panafricaine trahie, on rappelle que le Bénin a formé des cadres du système éducatif gabonais, que l'Afrique du Sud de Mandela s'appelait la nation arc-en-ciel, on qualifie les auteurs de paresseux incapables de faire le travail des étrangers qu'ils chassent.

Cette lecture culturelle et morale n'est pas fausse. Mais elle est incomplète, et son incomplétude a un coût : elle traite chaque épisode comme une anomalie sentimentale, une trahison de valeurs panafricaines, identitaires, plutôt que comme le symptôme récurrent d'un mécanisme économique et politique dans une moindre mesure, que nos États laissent prospérer depuis des décennies.

Mon article défend une thèse différente, sans jamais excuser la violence qui en résulte : la xénophobie africaine contemporaine est d'abord la conséquence visible de l'échec des politiques de l'emploi, un échec qui a permis à des économies de niche communautaires de se constituer par défaut, puis de devenir des cibles quand l'économie formelle cesse d'absorber les locaux.

L'économie de niche ethnique n'est pas une anomalie, c'est une régularité continentale

Le phénomène que l'on associe aujourd'hui à l'Afrique du Sud ou au Gabon existe, sans violence, dans presque tous les pays subsahariens.

Au Bénin, la friperie, la vente de pièces détachées pour véhicules et motos, et le lavage automobile sont largement tenus par des ressortissants nigérians. Le commerce de proximité, l'épicerie de quartier et la vente ambulante relèvent en grande partie de réseaux haoussa venus du Niger, du Burkina Faso, du nord du Nigeria ou du nord du Bénin lui-même.

En Afrique du Sud, le taxi collectif, la coiffure, la restauration de rue et le petit commerce de quartier sont occupés en majorité par des Zimbabwéens, des Nigérians, des Mozambicains.

En Côte d'Ivoire, la communauté libanaise, présente depuis la fin du dix-neuvième siècle et renforcée par plusieurs vagues de migration liées aux crises du Liban, illustre une variante plus ancienne et plus concentrée du même phénomène. Partie du petit commerce de détail à l'époque coloniale, elle contrôlerait aujourd'hui jusqu'à 40% de l'économie ivoirienne selon sa propre chambre de commerce, avec une présence dominante dans l'immobilier privé, le commerce de détail et l'industrie agroalimentaire.

Le cas chinois complète ce tableau avec une nuance importante. La présence de petits commerçants chinois dans le commerce de détail et l'importation de produits manufacturés s'est étendue à l'Afrique de l'Ouest et australe, jusque dans des zones rurales de pays comme le Lesotho ou le Swaziland, un secteur où la présence d'étrangers restait auparavant très rare sur le continent. Une étude menée au Zimbabwe montre que la population locale a pu, selon les périodes, se montrer reconnaissante envers ces commerçants pendant les phases de pénurie aiguë, capables d'importer des produits que personne d'autre ne pouvait fournir, avant qu'un ressentiment ne s'installe durablement à mesure que leur présence s'enracine économiquement. Un travail universitaire sur la concurrence sino-africaine dans le textile ouest-africain apporte cependant une réserve utile : les syndicats locaux qui dénoncent la concurrence déloyale des petits commerçants chinois protègent souvent moins l'artisanat local qu'un monopole d'importation qu'ils détenaient eux-mêmes depuis les années 1970, ce qui rappelle que l'indignation affichée contre un groupe étranger dissimule parfois un conflit d'intérêts entre acteurs économiques locaux davantage qu'une opposition simple entre nationaux et étrangers.

Cette trajectoire montre qu'une économie de niche ethnique ne reste pas nécessairement cantonnée à l'informel ni à la survie, elle peut, sur plusieurs générations et avec l'appui de politiques d'accueil favorables, comme celle voulue par Houphouët-Boigny dans les années 1960, se transformer en position dominante dans des pans entiers de l'économie formelle. Des épisodes de tension ont déjà visé cette communauté lors de crises politiques ivoiriennes et sierra-léonaises passées, preuve que l'ancienneté et la réussite économique ne mettent pas définitivement à l'abri de la même dynamique de bouc émissaire.

Une génération plus tôt, un épisode moins connu illustre le même mécanisme sous une forme plus brutale encore. Entre 1983 et 1987, le régime de Jerry Rawlings au Ghana survit à cinq tentatives de coup d'État dans un contexte de crise sociale extrême : le PIB s'effondre de 7,2 % en 1982, et la malnutrition devient assez visible pour que les Ghanéens forgent une expression, les colliers Rawlings, désignant les clavicules saillantes de la faim. C'est dans ce contexte que le Nigeria expulse environ un million de travailleurs ghanéens en 1983, invoquant une loi sur l'immigration clandestine dans une période de chute des prix du pétrole. On ignore la part exacte que cette expulsion massive a jouée dans la présence ghanéenne historique dans des corps de métiers comme le travail du cuir en Afrique de l'Ouest francophone, et rien n'indique que ce million de personnes soit uniformément rentré au Ghana lui-même en pleine crise. Mais la coïncidence entre un déracinement brutal et le repli vers des pays voisins où certains métiers à faible marge restaient largement désertés par les locaux dessine un schéma cohérent avec ce que l'on observe ailleurs sur le continent, et qui mériterait une recherche dédiée plutôt qu'une affirmation tranchée.

Ce schéma a un nom dans la littérature sur les migrations, l'économie de niche ethnique. Un métier à faible marge et à statut social dévalorisé est déserté par les locaux tant qu'ils disposent d'alternatives dans l'économie formelle. Des réseaux migrants, eux, n'ont pas cette option. Ils s'organisent en communauté, mutualisent le crédit informel, l'apprentissage du métier, l'accès aux fournisseurs, et finissent par occuper durablement ces marges que personne d'autre ne voulait tenir. Ce n'est pas au départ une confiscation, c'est un tri social ordinaire dans une économie qui fonctionne, aussi imparfaitement soit-elle.

Ce constat suffit déjà à disqualifier la lecture strictement culturelle. Si le problème était une essence xénophobe propre à un peuple ou une trahison de la fraternité africaine, cette coexistence économique ne durerait pas des décennies sans heurts dans la majorité des pays du continent. Le Bénin vit avec cette répartition communautaire du travail informel depuis des générations sans qu'elle débouche sur des pogroms. Il faut donc chercher ailleurs ce qui, au Gabon ou en Afrique du Sud, a transformé une coexistence en confrontation.

Le Sénégal illustre, au moment où cet article est écrit, la phase la plus précoce de ce même mécanisme. Depuis l'été 2026, plusieurs organisations de défense des droits humains, Amnesty International Sénégal, la Rencontre Africaine pour la Défense des Droits de l'Homme et la Ligue Sénégalaise des Droits Humains, alertent sur une montée des discours xénophobes visant notamment les ressortissants nigériens et guinéens installés à Dakar, une partie importante de ces derniers travaillant précisément dans le commerce informel. Le déclencheur immédiat rapporté dans la presse est une série d'opérations de déguerpissement et de contrôle policier ayant conduit à l'arrestation et au déplacement de personnes d'origine étrangère soupçonnées d'appartenir à des réseaux de mendicité, relayées et amplifiées sur les réseaux sociaux. À la différence du Gabon ou de l'Afrique du Sud, aucune loi de préférence nationale ni mobilisation de rue organisée ne s'est pour l'instant matérialisée, la tension reste concentrée dans le registre du discours et de l'action administrative ciblée. C'est un cas trop récent pour permettre l'analyse approfondie que ce texte a pu mener sur le Ghana, le Gabon ou l'Afrique du Sud, mais il confirme, à un stade précoce, que le point de friction reste le même : une population étrangère concentrée dans l'économie informelle devient visible et vulnérable au moment précis où l'État se met à contrôler cet espace.

Ce que le tri social ordinaire ne suffit pas à expliquer

C'est ici que l'explication purement économique, si on la laisse telle quelle, devient elle aussi insuffisante. Elle explique pourquoi certains secteurs sont occupés par des communautés étrangères. Elle n'explique pas pourquoi ce partage du travail se retourne soudainement en violence collective dans un pays et pas dans un autre, structurellement comparable.

La réponse tient dans la contraction de l'économie formelle. Le tri social entre locaux et étrangers fonctionne tant que les premiers disposent d'un accès réel au marché du travail formel et désertent volontairement les niches informelles. Le mécanisme se retourne quand le chômage local explose, que le secteur formel cesse d'absorber les nouveaux entrants, et que des locaux, faute d'alternative, sont repoussés vers des marges déjà occupées par des réseaux étrangers organisés depuis longtemps. Le taxi, la coiffure ou le petit commerce sud-africains ne sont pas devenus des zones de tension parce qu'une politique publique aurait échoué à les cartographier. Ils le sont devenus parce qu'un chômage structurel qui dépasse 30 % dans le pays a transformé un secteur informel jusque-là marginal en dernier espace de survie pour une population locale qui n'a plus d'autre choix. Deux groupes qui, auparavant, ne se croisaient pas, se retrouvent en compétition directe sur un gisement d'emplois qui, par nature, ne s'élargit pas au même rythme que la demande.

C'est là que la responsabilité politique entre en jeu, non pas comme circonstance atténuante de la violence, mais comme cause structurelle du terrain sur lequel elle se déploie. Aucun État qui a laissé se creuser l'écart entre la croissance démographique de sa jeunesse active et la capacité de son économie formelle à créer des emplois ne peut ensuite s'étonner que la compétition se déplace vers l'informel, ni que cette compétition finisse par désigner un visage plutôt qu'un mécanisme.

L'entrepreneur politique, l'ingrédient qui manque encore

Une tension économique latente ne devient pas mécaniquement un pogrom. Il faut un acteur pour la mobiliser, la nommer, en faire un projet politique. En Afrique du Sud, ce rôle est documenté et porte un nom, le mouvement Operation Dudula, né à Soweto, qui a transformé une angoisse économique diffuse en programme de harcèlement organisé contre les commerçants étrangers, avec des relais politiques qui en ont fait un argument électoral. Ce constat est important, car il déplace une partie de la responsabilité loin de la case commode de la spontanéité populaire. L'échec des politiques de l'emploi crée la matière inflammable. L'entrepreneur politique, lui, fournit l'étincelle et en tire un bénéfice électoral immédiat.

Cette distinction permet aussi de comprendre pourquoi le Gabon 2025 et l'Afrique du Sud, bien que comparables dans leur logique économique de fond, ne relèvent pas de la même mécanique identitaire. Les violences xénophobes sud-africaines contre des migrants africains ne reproduisent pas la hiérarchie raciale occidentale organisée autour d'une majorité contre des minorités. Il s'agit d'une compétition économique intra-africaine, sans hiérarchie raciale au sens où l'Occident l'entend, mais avec le même ressort de bouc émissaire. Traiter tous les épisodes africains comme une seule vague identique masquerait cette différence de structure, même si le déclencheur, la contraction de l'économie formelle, est comparable d'un cas à l'autre.

Une dernière hypothèse mérite d'être posée, même si elle reste à ce jour une piste de recherche plutôt qu'un fait établi. Le Sud-Africain aujourd'hui en âge de travailler, majoritairement né après 1991, n'a aucune expérience vécue de l'apartheid, seulement une promesse de réparation économique héritée de la transition démocratique et un chômage de masse comme seule réalité personnellement traversée. Ce rapport au temps diffère radicalement de celui des générations qui ont grandi et travaillé sous le régime de ségrégation, pour qui la comparaison historique reste un repère direct. Il est possible que cet écart générationnel oriente la recherche de causes vers l'acteur économique le plus visible et le plus récent, le commerçant migrant, plutôt que vers des structures héritées de l'apartheid devenues invisibles en tant que causes tout en produisant encore leurs effets, la géographie des townships en tête. Cette hypothèse resterait à confirmer par des enquêtes d'opinion sud-africaines ventilées par âge, qui n'ont pas été consultées pour cet article.

Trois angles morts qui affaiblissent encore le diagnostic

Le raisonnement tenu jusqu'ici traite le marché informel comme un espace où locaux et étrangers s'affrontent à armes égales, ce qui n'est pas exact. Trois dimensions supplémentaires méritent d'être intégrées pour que l'analyse tienne la route.

1. Le capital d'insertion n'est pas réparti également, mais la cause profonde n'est pas toujours celle qu'on croit. Une thèse de 2024 menée à Delft, dans la périphérie du Cap, apporte ici la preuve la plus solide de tout ce dossier. L'auteur, Mohammed Sharif Loghdey, interroge douze commerçants sud-africains et douze commerçants étrangers tenant des spaza shops, et neutralise d'abord les explications habituelles : niveau d'éducation comparable, absence d'expérience entrepreneuriale familiale dans les deux groupes, expérience professionnelle antérieure similaire. Les commerçants sud-africains interrogés étaient en activité depuis quinze ans ou plus, ils ne manquaient donc ni de compétence ni d'ancienneté. L'écart se loge ailleurs, dans la démographie même des deux populations : les commerçants étrangers sont jeunes, célibataires, sans personnes à charge, et dorment dans leur boutique sans frais de logement ; les commerçants locaux ont entre quarante et cinquante ans, sont mariés, ont plusieurs personnes à charge et remboursent un crédit immobilier, ce qui les oblige à des marges plus élevées qu'une guerre des prix finit par épuiser. S'y ajoute une intégration verticale du marché, les grossistes bangladais ou pakistanais accordant du crédit sur la base de la nationalité ou du village d'origine, un service qu'aucun grossiste sud-africain n'offre à ses compatriotes. Le résultat se lit dans les comptages de terrain, jusqu'à 87,5 % des commerces d'un quartier historiquement tenu par des familles commerçantes locales de longue date désormais exploités par des ressortissants étrangers. Une note de politique publique du Bureau de liaison parlementaire des évêques d'Afrique australe, publiée en 2020, apporte un constat convergent sur le diagnostic mais une lecture inverse sur la cause : les boutiques étrangères survivent parce qu'elles sont mieux financées dès le départ, achètent en gros et accordent du crédit à leurs clients, un avantage qu'elle attribue à des accords d'actionnariat plutôt qu'à un désavantage démographique des locaux, et elle démontre au passage que l'accusation d'illégalité fiscale portée contre ces commerçants est statistiquement fausse, une étude de 2018 montrant que les commerçants somaliens de Port Elizabeth étaient plus souvent enregistrés au fisc que leurs homologues sud-africains.

Le désaccord entre ces deux textes est plus instructif que leur constat commun. Les deux reconnaissent que le commerçant local ne manque ni de volonté ni de savoir-faire. Mais l'un en conclut qu'il faut mieux informer et mieux réguler, l'autre qu'un désavantage structurel, l'âge, les charges familiales, l'absence de crédit fournisseur, ne se corrige pas par la formation et appelle à examiner des quotas. Un même faisceau de preuves peut donc justifier une politique d'ouverture ou une politique de réservation sectorielle selon que l'on place au centre le bénéfice du consommateur ou la survie du commerçant national. C'est précisément le choix que le Gabon a tranché par décret en 2025, sans que la littérature disponible permette de dire avec certitude que ce choix produira l'effet recherché.

2. La régulation municipale est un terrain de conflit à part entière, et le cas gabonais le montre avec une netteté rare. Une bonne partie des tensions ne se joue pas au niveau de l'État central mais sur l'espace marchand concret, marché, gare routière, trottoir commerçant. Le décret gabonais du 12 août 2025 n'est d'ailleurs pas né d'une réflexion administrative isolée : il intervient au lendemain d'un mouvement populaire survenu au marché d'Isaac, dans la province du Moyen Ogooué, où des commerçantes et des habitants ont reproché à la direction du marché d'avoir attribué l'essentiel des étals à des opérateurs étrangers, principalement camerounais et béninois, sous le slogan « le Gabon aux Gabonais, ça a trop duré ». L'épisode illustre exactement le mécanisme déjà décrit : l'incapacité d'une municipalité à arbitrer de façon transparente l'attribution des emplacements transforme l'espace marchand en arène de conflit territorial, qui remonte ensuite jusqu'au Conseil des ministres.

Trois mois après l'annonce, le décret peine cependant à produire ses effets. Selon un suivi journalistique publié début novembre 2025, le ministère du Commerce, chargé de mettre en œuvre la mesure, n'avait engagé aucune action concrète, ni sensibilisation des acteurs concernés, ni formation des Gabonais appelés à investir ces métiers. Le chômage gabonais qui motive la mesure reste sévère, la Banque africaine de développement l'évaluant à 20,4 % pour l'ensemble de la population, contre un niveau de pauvreté de 35,1 %, tandis que la Banque mondiale situe le chômage des jeunes autour de 40 %. Cet épisode ajoute une nuance nécessaire à l'argument de ce texte : l'échec des politiques de l'emploi ne se limite pas à l'incapacité à créer des emplois formels en amont, il se prolonge dans l'incapacité à exécuter, une fois décrétées, les mesures censées corriger la situation. Décréter une préférence nationale sans l'accompagner de formation, de financement ou de suivi administratif revient à déplacer la promesse politique sans en garantir la réalisation, ce qui expose la mesure à la même déception que celle qui a nourri la tension initiale.

3. Toutes les tensions africaines ne relèvent pas du même régime institutionnel, mais le clivage n'oppose pas simplement la rue au décret. Comparer l'Afrique du Sud et le Gabon sous une même étiquette masque une différence de nature, pas seulement de degré, mais cette différence est plus fine qu'un simple contraste entre mobilisation populaire et décision d'État. L'Afrique du Sud a connu les deux formes à la fois : la mobilisation de rue avec Operation Dudula, mais aussi une tentative de nationalisation par la loi, le Gauteng Township Economic Development Bill, qui visait à réserver certains métiers informels aux seuls citoyens sud-africains et qui a été perçue par plusieurs observateurs comme légitimant une forme de xénophobie économique. Au Gabon, la logique est passée directement par le décret, en héritant d'un arrêté déjà signé en 1991 par le ministre du Commerce de l'époque, André Dieudonné Berre, qui réservait déjà aux nationaux la boulangerie, l'auto-école, le salon de coiffure et le commerce de détail. La différence tient donc moins à la présence ou à l'absence de mobilisation populaire qu'à la capacité de l'appareil d'État à transformer cette mobilisation en norme contraignante, plus rapide et plus centralisée dans un régime présidentiel comme le Gabon que dans une démocratie électorale au tissu institutionnel plus disputé. Un juriste ayant analysé la mesure gabonaise souligne d'ailleurs qu'elle s'expose à une contestation devant la Cour de justice de la CEMAC, l'Acte additionnel relatif au libre établissement garantissant à tout citoyen de l'espace communautaire le droit de s'installer et d'exercer une activité lucrative dans un autre État membre sans discrimination, ce qui signifie que le décret pourrait se heurter à ses propres engagements régionaux.

En additionnant ces dimensions à la chaîne causale initiale, le raisonnement se complète : un échec macroéconomique dans la création d'emplois formels, une asymétrie microéconomique dans l'accès au capital et au crédit fournisseur dont l'origine démographique ou communautaire reste elle-même disputée dans la littérature, une défaillance de gouvernance locale dans l'arbitrage de l'espace marchand, documentée jusque dans l'épisode précis qui a précédé le décret gabonais, et un déclencheur politique qui capte la rancœur accumulée, par la rue, par la loi ou par les deux à la fois.

Ce que cela change pour l'analyse et pour l'action

Rien de ce qui précède ne constitue une excuse. La violence xénophobe reste une violence, elle prend des vies, détruit des commerces bâtis sur des décennies de travail, et abîme durablement les rapports entre peuples qui partagent un même continent et souvent une même histoire coloniale. Condamner cette violence n'est pas incompatible avec le fait de refuser une explication qui s'arrête à l'indignation morale.

Si le diagnostic économique et politique tient, la conséquence pratique est claire. Traiter la xénophobie comme un problème de sensibilisation culturelle ou de rappel à la fraternité panafricaine soigne un symptôme sans toucher à la cause. La véritable politique de prévention se joue en amont, dans la capacité des États africains à cartographier leurs marchés du travail informels, à investir dans la formation professionnelle vers les secteurs qu'ils délaissent, et surtout à générer suffisamment d'emplois formels pour que la compétition sur l'informel reste marginale plutôt que vitale. Un État qui échoue sur ce terrain fabrique, sans le vouloir, les conditions dans lesquelles un entrepreneur politique n'aura besoin que d'une étincelle pour transformer une coexistence économique ordinaire en tragédie collective.

Sources

●      Emmanuel Debrah, « The Economy and Regime Change in Ghana, 1992-2004 », Ghana Social Science Journal, 2008/2009  : https://journals.ug.edu.gh/index.php/gssj/article/download/1160/763/

●      « Jerry Rawlings: Why he divided opinion in Ghana », BBC News, 12 novembre 2020  :  https://www.bbc.com/news/world-africa-27193658

●      Ryan Colton, « J.J. Rawlings: A Man For All Seasons? », Democracy in Africa  :  https://democracyinafrica.org/j-j-rawlings-a-man-for-all-seasons/

●      « SA official unemployment rate rises to 33.6% », SAnews / Statistics South Africa, Quarterly Labour Force Survey T2 2026  :  https://www.sanews.gov.za/south-africa/sa-official-unemployment-rate-rises-336

●      Loïc Ntoutoume, « Secteur informel : la nationalisation de certains métiers ravive un débat vieux de 34 ans », Gabonreview.com, 20 août 2025  :  https://www.gabonreview.com/secteur-informel-la-nationalisation-de-certains-metiers-ravive-un-debat-vieux-de-34-ans/

●      Georges Ateme Mba Ndong, « Métiers informels réservés aux nationaux : les raisons et la nécessité de se réapproprier notre tissu économique », Direct Infos Gabon  :  https://directinfosgabon.com/metiers-informels-reserves-aux-nationaux-les-raisons-et-la-necessite-de-se-reapproprier-notre-tissu-economique/

●      « Gabon : vers la nationalisation des activités du secteur informel », Gabon Infos  :  https://gaboninfos.com/gabon-nationalisation-activites-secteur-informel/

●      MEDIAPOSTE, « Nationalisation des petits métiers : entre immobilisme et frein à la vision d'Oligui Nguema, quand le ministère du Commerce peine à suivre… », 6 novembre 2025  :  https://mediapostegabon.com/nationalisation-des-petits-metiers-entre-immobilisme-et-frein-a-la-vision-doligui-nguema-quand-le-ministere-du-commerce-peine-a-suivre/

●      Gaële Dressayre, « [Gabon] Réflexion sur l'annonce d'une préférence nationale dans l'économie informelle », Village de la Justice, 19 août 2025  :  https://www.village-justice.com/articles/gabon-reflexion-sur-annonce-une-preference-nationale-dans-economie-informelle,54247.html

●      CPLO (Bureau de liaison parlementaire de la Conférence des évêques catholiques d'Afrique australe), Briefing Paper 514, décembre 2020  :  http://www.cplo.org.za/wp-content/uploads/2020/12/BP-514-Foreigners-and-township-economies.pdf

●      Mohammed Sharif Loghdey, The Attrition of Locally-Owned Spazas in a Selected South African Township, thèse, Cape Peninsula University of Technology, juillet 2024  :  https://etd.cput.ac.za/bitstream/20.500.11838/4147/1/Loghdey_Mohammed_189019670.pdf

●      Wiseman Gcizelela Ngcobo, Exploring factors which attribute to the success of foreign-owned spaza shops in Folweni township: South Africa, University of KwaZulu-Natal, 2016  :  https://researchspace.ukzn.ac.za/bitstreams/5c6662d6-261d-4021-a5bf-01c842570d59/download

●      Xavier Aurégan, cité dans « Entre histoire et rumeurs, la "communauté" libanaise en Afrique de l'Ouest », Benbere, novembre 2025  :  https://benbere.org/au-grin/entre-histoire-et-rumeurs-la-communaute-libanaise-en-afrique-de-louest/

●      « Petits commerçants chinois en Afrique et saturation des marchés ouest-africains », Cairn.info, Migrations Société, 2013  :  https://www.cairn.info/revue-migrations-societe-2013-5-page-137.htm

●      « Afrique australe : hostilité croissante envers les commerçants chinois », IRIN  :  http://www.irinnews.org/fr/report/96273/afrique-australe-hostilit%C3%A9-croissante-envers-les-commer%C3%A7ants-chinois